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Réflexions sur la vacuité

D’après le dictionnaire, la vacuité est définie comme l’état de ce qui est vide. L’aphorisme d’Aristote « la nature a horreur du vide » a traversé les siècles sans rien perdre de sa vigueur. Alors, si nous sommes sur la voie spirituelle, ce n’est pas étonnant que le simple mot vacuité nous plonge d’abord dans une perplexité. Le mot vacuité nous Vacuit-01fait penser à l’absence de quoi que ce soit, à faire le vide dans son esprit. Certains diront que c’est ne penser à rien. Toutes ces descriptions sont loin de ce que vacuité veut dire spirituellement parlant. Dans le livre « Bouddhisme moderne » Guéshé Kelsang Gyatso définit la vacuité de la manière suivante : La vacuité est la manière dont les choses existent réellement. C’est la manière dont les choses existent par opposition à la manière dont elles apparaissent. Nous croyons naturellement que les choses que nous voyons autour de nous, comme par exemple les tables, les chaises et les maisons existent vraiment parce que nous croyons qu’elles existent exactement de la manière dont elles apparaissent. Toutefois, la manière dont les choses apparaissent à nos sens est trompeuse et en contradiction totale avec la manière dont elles existent effectivement.

Bien que la notion de vacuité soit un sujet profond nous pouvons l’aborder en essayant de rompre l’image préconçue de ce monde qui nous apparaît et que nous croyons exister de cette manière. Une manière simple de le faire est de nous servir de l’analogie du rêve. Pour cela, nous devons laisser de côté nos convictions actuelles en contemplant en détail comment un objet devrait exister s’il existe de son propre côté indépendamment de tout autre chose. Nous allons ensuite approfondir notre compréhension à la manière d’un enfant qui a envie d’apprendre à lire et pour qui tout est nouveau. D’après la citation ci-dessus, chaque fois que nous avons la conviction qu’un objet existe en dehors de notre esprit nous nous méprenons. Chaque fois que l’existence d’un objet nous paraît évidente nous nous trompons. Pourquoi? Parce qu’à chaque fois qu’un objet apparaît à notre esprit, si nous nous posons la question : « Est-ce que cet objet existe de son propre côté, de manière intrinsèque? », la réponse est « Non! ».

Vacuit-02Pour étayer cette réponse, prenons par exemple le rêve suivant et essayons de comprendre comment apparaît le monde du rêve. Imaginons que dans notre rêve nous avons soif. Nous nous dirigeons vers le robinet de l’évier de la cuisine, nous prenons un verre dans le buffet au-dessus de l’évier, nous faisons couler de l’eau et remplissons notre verre. Après quoi, nous portons notre verre à notre bouche et nous buvons à petites gorgées cette eau pour apaiser notre soif. Tout au long de cette opération, nous ressentons diverses sensations telles que le bruit de l’eau qui coule, la fraîcheur de l’eau, le poids de celle-ci alors que le verre se remplit, pour finalement avoir la sensation de se désaltérer en buvant cette eau. Durant ce rêve, en aucun moment nous nous posons la question d’où vient le verre? Est-ce qu’il y a vraiment un évier qui existe? D’où vient cette eau qui remplit notre verre? Pas plus que de savoir d’où nous venons, si nous nous asseyons, si nous marchons pour nous diriger vers l’évier. Nous remplissons le verre dans notre main avec de l’eau que nous buvons et c’est tout. Ceci résout le problème de notre soif dans notre rêve.

Au moment de notre réveil, tous les objets de notre rêve cessent d’exister. Nous avons vécu toutes les événements de notre rêve sans bouger de notre lit! Ceci tend à démontrer qu’aussi bien les objets que les sensations de notre rêve n’étaient qu’une projection de notre esprit et que ceux-ci n’ont eu qu’une existence en relation dépendante de notre esprit. Lorsque l’esprit du rêve cesse, le monde de celui-ci cesse également. Transposons maintenant le même scénario dans la vie quotidienne. Si à un moment donné nous avons soif, que faisons-nous? Nous nous déplaçons jusqu’à un évier de notre appartement, nous prenons un verre puis tournons le robinet pour faire couler de l’eau qui remplira notre verre, nous voyons couler l’eau, nous entendons le bruit qu’elle fait. Une fois rempli, nous portons le verre à notre bouche et apprécierons le sentiment d’apaisement de la soif que nous procure cette eau. Alors, du point de vue de l’esprit quelle différence entre les deux situations? Force est de constater qu’il n’y a aucune différence! La manière dont les choses nous apparaissent ne correspond pas à la manière dont elles existent réellement. Ceci nous incite à aller voir comment les choses existent par une investigation basée sur la sagesse.

Pourtant, il doit bien y avoir une explication. Celle-ci, nous dit Guéshé Kelsang Gyatso dans son livre « Un Bouddhisme moderne » est à rechercher du côté de l’objet puisque dans les deux cas c’est apparemment le même esprit qui en fait l’expérience. Deux manières s’offrent à nous : la manière conventionnelle et la manière ultime. Nous désignons les choses par un simple nom que nous imputons à l’objet qui nous apparaît. Dans la situation évoquée, un verre, un évier, un robinet et ainsi de suite et nous n’allons pas plus loin que ce simple nom qui fonctionne très bien d’ailleurs. Pour comprendre la manière ultime de l’existence des choses, nous devons procéder Vacuit-03d’une manière plus scientifique. Ainsi, par exemple pour le robinet. Il s’agit d’un assemblage de pièces, les unes en plastique, d’autres en laiton chromé ou en acier inoxydable qui, assemblée d’une certaine manière produisent un robinet. Le nom générique robinet désigne l’ensemble de ses parties et s’adresse à tous les robinets existants sur cette planète.

Mais si nous insistons dans notre recherche afin de trouver le robinet qui existe de manière intrinsèque, de son propre côté, nous démontons celui-ci pièce par pièce jusqu’à avoir un certain nombre de pièces qui, prises séparément ne sont pas le robinet. À chacune de ces pièces, nous pouvons donner un nom spécifique différent du nom robinet. Si le robinet existait de son propre côté, nous devrions le percevoir en dehors de ses parties puisque celles-ci ne sont pas le robinet. Or, il n’y a rien qui ressemble à un robinet en dehors de ses parties. En dehors de toutes ces pièces que nous avons devant nous, il n’y a pas de robinet. En d’autres termes, le robinet n’existe pas de son propre côté, il n’existe qu’en relation dépendante de ses parties. Si maintenant, nous supposons que nous n’avons jamais démonté un robinet de notre vie et nous sommes en présence des mêmes pièces qu’auparavant nous serons bien empruntés de dire qu’il s’agit des pièces qui, une fois assemblées constitueront un robinet. En d’autres termes, le robinet existe qu’en dépendance de l’esprit qui observe les pièces détachées de ce dernier. Ainsi, en faisant une recherche de manière ultime nous arrivons à la conclusion que le robinet n’existe pas de son propre côté, mais que ce qui nous apparaît est la vacuité du robinet.

Rédigé et compilé d’après mes notes prises lors d’un enseignement sur « S’entraîner à la bodhitchitta ultime » reçu au Centre Atisha de Genève en 2014.
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Réflexions sur les mauvaises habitudes

Nos mauvaises habitudes peuvent prendre tellement de formes différentes que parfois elles sont inconscientes mais toujours sabotent notre vie. Franchement, les mauvaises habitudes n’épargnent personne, nous en avons tous et nous devrions tous éprouver la nécessité de nous en débarrasser. Pourtant ce n’est pas facile. Ce qui va suivre est issu d’une réflexion compilée à partir d’un enseignement reçu et qui permettra de débusquer celles que vous possédez.

Les activités qui nourrissent nos perturbations mentales. Tout ce qui entretient et renforce nos perturbations mentales crée automatiquement un karma négatif. Prenons l’exemple de regarder Mauv-habit-01une vidéo. Nous pouvons a priori penser que regarder un film n’est pas sans effets sur notre esprit, si ce n’est de générer des émotions bonnes ou mauvaises. Pourtant le film que nous regardons mobilise notre esprit au même titre que ce qui se produit à l’état de veille. Ainsi, nous pouvons être « pris » dans le déroulement du film. Nous devons comprendre que durant la projection de ce film, notre esprit s’engage dans toutes sortes d’actions suggérées par les images que nous voyons. La qualité des réalisations cinématographiques permettent de nous donner l’illusion parfaite « d’une réalité ». Bien sûr qu’une partie de notre esprit se rend compte qu’il s’agit d’un film, mais une autre partie aura tendance à l’oublier et s’identifie au héros de l’histoire. Tout se passe comme si nous changions de base d’imputation : au lieu d’être le spectateur nous devenons l’acteur. Ainsi, selon les actions faites par notre héros, karmiquement ce sera pareil comme si c’était nous qui faisons ces mêmes actions. Nous comprenons que s’il s’agit d’un scénario cruel et rempli de violence, comme le héros nous créons un karma négatif semblable. De façon générale, du moment que notre imagination se nourrit de situations néfastes pour notre vertu, nous créons des potentialités karmiques négatives sur notre esprit.

Prendre le dharma comme critère pour juger les autres. Sous l’influence de nos perturbations mentales, il nous arrive de critiquer mentalement ou verbalement les autres. Nous prenons la prérogative d’observer les fautes chez les autres en les jugeant. Le fait d’observer Mauv-habit-02les fautes des autres n’est pas mauvais en soi si c’est pour développer de la compassion, malheureusement c’est le plus souvent aussi pour porter un jugement. C’est oublier qu’en fait notre esprit crée le monde auquel il prête attention. Si nous prêtons attention aux fautes des autres, cela correspond à un écho karmique qui révèle les potentialités de ces mêmes fautes sur notre esprit. Le karma créé par notre action aura dans le futur des effets similaires sous forme de tendances ou d’expériences similaires à la cause. À notre tour, nous ferons les mêmes actions et les mêmes expériences. Le dharma nous explique quel est le comportement parfait à avoir. Loin de réaliser cela nous- mêmes, nous faisons l’erreur de croire que nous pouvons porter un jugement sur les actions des autres. Prenant le dharma comme une référence de jugement envers les autres, nous observons à quel point ils n’agissent pas conformément à celui-ci et nous portons verbalement ou mentalement un jugement sur leurs actions.

Faire des activités ordinaires et futiles. Une autre mauvaise habitude consiste à faire des choses qui n’ont que peu d’incidence sur notre développement spirituel. En d’autres termes, c’est de se laisser absorber dans des activités ordinaires et sans importance qui dissipent notre esprit au lieu de le nourrir. Si nous prenons goût à de telles activités, nous serons tentés de mettre la priorité sur celles-ci au lieu de mettre en pratique les enseignements de Bouddha. Cette attitude nous éloigne du but principal de notre vie, le renoncement au samsara et la discipline morale. Au moment de notre mort, nous regretterons d’avoir ainsi gaspillé notre temps. Pour ce qui concerne notre vie spirituelle, nous pensons à tort que nous avons tout le temps devant nous, d’ici au moment de notre mort. Cette assertion est trompeuse et aura une influence néfaste dans notre pratique Effort-06spirituelle. Si nous ne maîtrisons pas le contrôle de notre esprit au moment de notre mort, nous ne serons pas prêts. C’est pourquoi nous devons débusquer chaque potentialité négative de cette nature et l’éliminer. Lorsque nous avons des choses importantes à faire et que nous ne les faisons pas, cela crée dans notre esprit un inconfort, un stress. Dans ce sens, nous ne pouvons pas véritablement apprécier cette activité futile et ordinaire car subsiste dans notre esprit une certaine culpabilité de ne pas avoir fait ce que nous devions faire.

Suivre les pensées provenant de notre esprit ordinaire. Nous avons naturellement l’habitude d’écouter et de croire les pensées de notre esprit ordinaire. Nous pensons que juste parce qu’une idée traverse notre esprit, nous devons automatiquement la suivre. Mauv-habit-03L’esprit ordinaire provient d’une source peu fiable qui est subordonnée à notre préoccupation de soi et à notre ignorance de saisie d’un soi. Nous avons pris dans cette vie une renaissance dans des agrégats contaminés qui par nature ne sont pas crédibles. En basant nos activités sur de telles pensées nous ne pouvons logiquement pas développer notre pratique. Toutes les suggestions et les affirmations provenant de cette source contaminée vont forcément rendre notre vie très ordinaire et dénuée d’orientation spirituelle. Du moment que nous agissons à partir d’un espace contaminé, toutes les activités conceptuelle issues de cet esprit ordinaire ne sont pas correctes. Elles nous promettre le bonheur durable et au lieu de cela nous conduisent à la souffrance. Avec la non-activité de notre esprit ordinaire et le sentiment de créer l’espace pour la présence du guide spirituel, nous lui permettons d’agir sur notre esprit.

Compilé à partir d’une transcription de l’enseignement du PF « La voie Joyeuse » donné au Centre Atisha à Genève par Kadam Ryan

Notions d’imputation et de base d’imputation

En nous souvenant que la fonction de notre esprit est de percevoir et de connaître les objets et les phénomènes, lorsque nous percevons quelque chose, que ce soit un objet ou un phénomène, nous focalisons notre attention sur celui-ci. Cette création de notre esprit est une base d’imputation qui reçoit un nom, une désignation et dans ce contexte une imputation. Une imputation est donc un nom, une étiquette que nous apposons conventionnellement à un objet ou à un phénomène. Ce processus est activé continuellement dans notre esprit. En effet, nous remarquons qu’il suffit par exemple que nous dirigeons notre regard vers un objet pour qu’instantanément le nom Pomme-01de l’objet nous vienne à l’esprit. Faut-il encore que nous apposions la bonne étiquette à ce qui nous apparaît. Parfois il nous est difficile de trouver immédiatement celle-ci parce que peut-être l’objet de notre investigation ne nous est pas connu ou que nous l’avons oublié. Il faut que le nom que nous imputons à une chose corresponde à une base d’imputation valide. L’objet n’est pas une réalité absolue, mais existe en relation dépendante de causes et conditions, de ses parties et de notre esprit qui l’observe. Et sur la base de cela, nous nommons l’objet ou le phénomène en question.

L’objet n’existe pas de son propre côté, nous disons qu’il n’a pas d’existence intrinsèque. Nous ne sommes pas un simple spectateur qui observons « quelque chose » à l’extérieur de notre esprit, nous sommes le metteur en scène, le créateur de tout ce que nous percevons. Notre esprit projette sur un écran virtuel les éléments de sa création. Ce qui nous apparaît ne correspond pas à la manière dont les objets et les phénomènes existent vraiment, c’est-à-dire vides d’existence intrinsèque. Puisque ces images, ces phénomènes sont le résultat, le produit de notre réalisation d’où viennent-ils? Ils proviennent du mûrissement de graines karmiques. Comme l’activité de notre esprit est étroitement liée à notre continuum mental, dès les premiers jours de notre vie, celui-ci met en scène notre vie sur la base d’un script qui est en fait le développement de notre karma mûrissant. Sitôt que nos portes sensorielles sont opérationnelles, nous percevons et nous ressentons des objets et des phénomènes que nous découvrons pour la première fois que nous ne connaissons Imputation-01pas. Notre assortiment d’étiquettes et de désignations est à ce moment-là quasiment inexistant. C’est alors que grâce à la bonté de nos parents d’abord, puis de nos enseignants ensuite, nous apprenons à nommer les objets et les phénomènes que nous expérimentons.

Cette cognition valide se développe par l’apprentissage tout au long de notre vie. En d’autres termes, nous apprenons à imputer un nom sur une base d’imputation valide. Ainsi, aussi longtemps que nous ne savons pas que « Cette chose que je tiens dans ma main est un biscuit », nous pouvons le percevoir mais pas le connaître. Actuellement encore, nous pouvons être en présence de quelque chose que nous ne pouvons pas nommer, parce que pour le moment inconnu pour nous. Imputation-02D’autre part, les bases d’imputation quelles qu’elles soient, c’est-à-dire tout ce que nous percevons dépendent essentiellement de nos états d’esprit. C’est pour cette raison par exemple, que devant un verre à demi rempli, les uns diront « Ce verre est à moitié plein » et d’autres diront « Ce verre est à moitié vide » alors qu’il s’agit de la même base d’imputation. Le karma qui mûrit à un moment précis sur notre esprit détermine la manière de percevoir les objets et les phénomènes qui font partie de notre vie. Ceci fait que nous ne percevons pas les mêmes choses de la même manière à des moments différents. Ainsi, un jour nous trouverons « L’ambiance du bureau lourde et détestable » et le lendemain « Cool et agréable », pourtant il s’agit du même bureau et des mêmes collègues. Nous devons savoir que les objets et les phénomènes sont impermanents, ce qui ne veut pas dire qu’ils changent constamment mais bien que notre esprit change tout le temps.

Imputation-04 L’obstacle majeur qui nous empêche de réaliser ce processus imputation-base d’imputation est notre ignorance de saisie du soi. Depuis des temps sans commencement nous sommes persuadés que les objets et les phénomènes qui nous apparaissent existent vraiment de manière intrinsèque. Si tant est qu’ils sont de simples apparences, nous continuons à les voir comme des objets et des phénomènes qui ont des caractéristiques propres indépendantes de notre esprit. Aussi longtemps que nous les percevons de cette manière, nous rencontrerons des difficultés dans notre compréhension de la vacuité. Alors, même si à chaque fois que nous percevons un objet ou un phénomène subsiste dans notre esprit une pensée : « … vide d’existence intrinsèque, oui mais quand même … » nous pensons à ce processus mentionné et nous créerons les causes pour que plus tard nous le réaliserons.

Echange de soi avec les autres

Echange-01Lorsque je vois les personnes autour de moi, je peux décrire chacune d’elles de manière précise. Lorsque je me regarde dans le même environnement, je peux me décrire également et voir mon corps se déplacer parmi les autres autour de moi. Dans les deux cas ce ne sont que des projections de mon esprit, une partie de mon esprit qui impute le nom « Autres » aux personnes autour de moi et une autre partie de mon esprit qui impute le nom « Moi » à moi-même parmi les autres. En comprenant la vacuité des phénomènes, nous sommes capables de différentier l’imputation elle-même de sa base d’imputation. Nous réalisons que ni l’imputation « Moi » ni l’imputation « Autres » n’ont d’existence intrinsèque, ce sont de simples désignations attribuées à des bases d’imputation. Du moment où celles-ci sont valides, nous pouvons utiliser différentes désignations pour différentes bases.

Il peut nous sembler que c’est impossible pour nous-mêmes de changer de base d’imputation. Pourtant, en quelque sorte, nous changeons constamment de base d’imputation. Notre corps et notre esprit ordinaires changent depuis le jour de notre naissance jusqu’à maintenant et continuera de changer dans le futur. Nous avons tour à tour imputé notre « Je » sur la base d’un nourrisson, d’un enfant, d’un adulte et ainsi de suite. Il est évident que la base d’imputation sous l’aspect d’un enfant est très différente de celle d’un adulte ou Echange-06d’un vieillard. Ce que nous avons fait tout le temps inconsciemment nous pouvons aussi le faire consciemment du moment que nous avons l’intention de le faire.

Ce qui est déterminant, c’est le facteur mental intention. C’est lui qui détermine le karma que nous allons créer. Ainsi, nous pouvons très bien utiliser l’imputation « Je » à la place de « Moi » et par exemple « mes collègues » à la place de « Autres ». Donc je prends cette étiquette « Je », du moment que c’est juste un nom, je peux l’apposer sur n’importe quoi, je peux ainsi l’imputer sur autre chose. De la même manière, dans l’échange de soi avec les autres, nous pouvons très bien changer de base d’imputation en ce qui concerne nous-mêmes et les autres.

Par habitude et tout naturellement nous sommes focalisés sur que nous pensons être. Naturellement, nous allons prendre soin de nous-mêmes, nous chérir, etc. Si nous souffrons d’une quelconque affection, nous veillerons à notre guérison et ainsi de suite. Par un simple changement d’imputation, nous pouvons alors avoir la même attention pour les autres au lieu de nous-mêmes.

Echange--04Shantideva explique dans « Le guide du mode de vie du bodhisattva » (*), de la façon suivante. Imaginons que nous nous échangeons avec une autre personne en prenant sa place. Puis, en changeant de point de vue, la base d’imputation, nous tentons de nous mettre à la place de l’autre. Habituellement, nous pensons « Moi » en nous référant à notre propre corps et notre propre esprit, mais dans ce cas cherchons à observer ce « Moi » imputé sur le corps et l’esprit de l' »Autre ». La relativité de « Moi » et « Autre » renforce la compréhension de nous voir nous-mêmes, « Moi », comme étant « l’Autre ». Du point de vue de l’esprit, nous avons Echange-05simplement permuté les deux étiquettes en les changeant de bases d’imputation. Si nous devenons plus familiers avec ce raisonnement, nous serons plus justes envers nous-mêmes et nous serons bien plus équitables et tolérants envers les autres. Nous regarderons les autres avec plus d’égards et de respect.

Parce que nous comprenons les inconvénients de nous préoccuper de nous-mêmes par attachement et par égoïsme nous allons changer l’objet dont nous nous préoccupons et que nous chérissons tant, pour passer de nous-mêmes à tous les êtres vivants. Ainsi, chaque fois que nous faisons une action qui consiste par exemple à prendre soin de soi, nous créons le même karma que si nous faisions cette action pour les autres, parce que c’est le facteur mental intention qui détermine le karma que nous allons créer.

(*) « Le Guide du mode de vie du bodhisattva » de Ghéshé Kelsang Gyatso, aux Ed. Tharpa
D’après ma transcription d’un enseignement de Kadam Ryan, reçu au Centre Atisha de Genève.

S’épanouir dans le dharma

Epanouissement-01Souvent notre pratique du dharma est difficile et laborieuse et il nous semble qu’il est pénible de conjuguer celle-ci avec notre vie quotidienne. Alors que la pratique du dharma est sensée nous épanouir, nous libérer et nous rendre heureux, en fait ce n’est pas le cas. Pourquoi? Parce que notre esprit est fortement sollicité par les distractions et les plaisirs du samsara qui prennent trop de place dans notre vie. Ou encore parce que nous sous-estimons l’importance de mettre le dharma en priorité dans notre vie. Savoir comment s’épanouir dans le dharma, devrait par conséquent nous réjouir tous les jours de notre vie. Si nous arrivons à faire fleurir notre pratique, cela aura une incidence majeure dans tout ce que nous entreprenons. Puisque la pratique du dharma est un processus qui se passe à l’intérieur de notre esprit, celui-ci va générer des expériences intérieures, lesquelles transformeront nos expériences quotidiennes. La vie elle-même, influencée par la pratique du dharma nous conduira vers l’harmonie, le bonheur et la paix intérieure.

Dans le glossaire du livre « La voie Joyeuse » Dharma se définit par les enseignements de Bouddha et les réalisations intérieures que nous atteignons en dépendance de ceux-ci. La raison pour laquelle nous n’arrivons pas à réaliser celles-ci et à nous épanouir dans notre vie est en fait très simple. Nous ne prenons pas assez en compte le potentiel de pureté en nous, notre nature de Bouddha. Depuis des temps sans commencement cette nature pleinement réalisée, cet esprit très subtil est présente sur notre continuum, c’est notre vrai Soi. D’une certaine manière, cette nature nous suggère constamment de nous « tourner » vers l’intérieur, plutôt que de nous laisser absorber par ce qui nous apparaît comme existant à l’extérieur. Lorsque nous faisons ce voyage intérieur vers qui nous sommes réellement avec la bonne attitude, nous avons la possibilité de nous épanouir dans le dharma. Cette attitude dépend de notre manière de pratiquer, de notre habileté, de notre patience et de notre sagesse pour lesquelles nous devons nous entraîner constamment pour en acquérir une certaine familiarité. Certes, nous allons rencontrer en chemin beaucoup d’obstacles et de difficultés, mais nous allons aussi progressivement les surmonter. Pour que cet entraînement soit un voyage agréable, détendu et plein de félicité, il y a quelque chose que nous devons apprendre à maîtriser.

Epanouissement-02Habituellement nous nous identifions à notre JE ordinaire à nos perturbations mentales au lieu de nous référer à notre potentiel pur, notre vrai Soi. Nous imputons notre JE sur cet être ordinaire constitué d’un corps et d’un esprit contaminés par les trois poisons que sont l’attachement, la colère et l’ignorance. Tant que cet être contaminé que nous sommes est mélangé à toutes ses perturbations mentales, essaie de faire sa pratique du dharma, celles-ci auront un impact défavorable sur l’épanouissement du dharma dans notre vie. Autrement dit, nous devons identifier les causes qui entravent notre pratique et apprendre à nous en libérer. Nous devons nous libérer de l’attachement désirant à notre pratique, de la colère de ne pas obtenir des résultats et à l’ignorance de ses raisons profondes. Inconsciemment toutes ces causes interfèrent négativement dans notre pratique. Tant que nous essayons  de faire notre pratique sous l’influence de l’attachement, nous rencontrerons beaucoup d’obstacles pour finalement générer de l’aversion pour celle-ci. Pour cette raison nous devons être capables de repérer les situations dans lesquelles cet attachement se manifeste. Plus précisément lorsque notre pratique du dharma devient distraite, oppressante  ou simplement inconfortable. Nous rendre compte de cela nous permettra de prendre les bonnes dispositions pour améliorer notre pratique.

En dépendance de notre ignorance, lorsque nous pensons à notre corps et à notre esprit, la préoccupation de soi se manifeste et fait naître en nous l’attachement désirant, notre volonté de nous épanouir coûte que coûte. Cette préoccupation de soi peut fonctionner de deux manières dans notre pratique. Soit elle induit une idée exaltée de nous-mêmes en tant que pratiquant à notre niveau d’expériences, soit elle voudrait que nous soyons déjà un pratiquant accompli qu’en réalité nous ne sommes pas. Dans le premier cas, une idée flatteuse de nous-mêmes assortie de l’orgueil nous rend incapable de reconnaître nos défauts et nos perturbations mentales qui détruisent notre paix intérieure et dans le deuxième cas nous avons beaucoup d’attentes et un attachement désirant à l’image que nous voudrions avoir déjà de nous-mêmes. Cette attitude induit en nous un jugement, une forte pression, une crispation qui vont nous décourager dans notre pratique, par des pensées du genre : « Tu n’es bon à rien! La pratique du dharma, ce n’est pas ton truc, tu peux arrêter quand tu veux! », qui ne va pas nous épanouir dans le dharma. Nous devons avoir de la bienveillance et de la compassion pour nous-mêmes et nous accepter là où nous sommes avec toutes nos imperfections et nos défauts. Et nous devons apprendre à être confortable avec cette image tout en sachant qu’avec effort et patience un jour nous y arriverons aussi.

Epanouissement-03Nous devrions en toute circonstance essayer de faire de notre mieux. Ce faisant, nous créons une action qui laisse une empreinte sur notre esprit sous la forme d’un effet qui est une tendance similaire à la cause. Nous créons ainsi une familiarité avec de telles actions qui feront que nous serons à l’avenir capables de faire de mieux en mieux. Nous sommes des êtres du règne du désir et partant nous n’avons pas d’autre choix que de suivre nos désirs. Dans ce sens, nous sommes comme une marionnette que notre esprit manipule à sa guise. Les désirs en eux-mêmes ne sont pas un problème. Il y a des désirs et des aspirations dites vertueuses tels que l’envie de devenir un bouddha, d’atteindre l’illumination, d’avoir la patience et ainsi de suite. En ayant ces désirs, nul doute que nous allons dans la bonne direction. Mais dès que ces mêmes désirs sont mélangés avec de l’attachement désirant, ils deviennent non vertueux et nous empêchent de nous épanouir. Lorsque nous n’arrivons pas à obtenir ce que nous voulons, nous créons immanquablement une frustration en nous. Lorsque nous rencontrons dans notre vie des choses que nous ne désirons pas cela crée en nous une forte aversion ou même de la colère.

Le dharma est une expérience intérieure qui transforme notre manière de nous relier au monde et qui aura une incidence directe sur notre vie. Mais pour que ces expériences du dharma se développent dans notre esprit et qu’elles produisent des effets bénéfiques, nous devons absolument libérer notre pratique du dharma de nos perturbations mentales. La pureté de notre esprit est dissimulée sous une couche de perturbations mentales. Nous sommes en quelque sorte un joyau recouvert de boue. Nous devons accepter qu’actuellement nous sommes quelqu’un de perturbé. Et ces perturbations mentales actuellement sur notre esprit se mélangent à notre pratique du dharma. Et donc elles ont un impact négatif sur notre pratique. Pour nous épanouir dans notre pratique et nous libérer de ces aspects négatifs, nous devons apprendre à les reconnaître et progressivement les abandonner.

Article inspiré d’un enseignement donné par Timothy Leighton, reçu au Centre Atisha de Genève en 2011

Un chat noir croise mon chemin …

Chat noir 01… quel malheur !!! Vraiment? Voilà une affirmation souvent entendue dans mon entourage. C’est ce que me racontait un ami l’autre jour. Depuis, j’ai laissé mon esprit approfondir le sujet dans une perspective bouddhiste que je partage avec vous ci-après.

La fonction de l’esprit est de percevoir et de connaître les objets et les phénomènes. Ainsi lorsque je vois un chat noir traverser mon chemin, mon esprit impute le nom « chat noir » à ce qui est une base d’imputation valide pour ce que je perçois un félin de couleur noire. Jusque-là cela me paraît bien clair. Mais c’est lorsque j’attribue à ce chat noir la propriété « de me porter malheur » que cette analyse devient intéressante. Pourquoi ? Parce que ce chat noir n’a pas d’existence intrinsèque, il n’est qu’une simple création de mon esprit. Et en tant que telle il n’a pas de propres caractéristiques comme celle de porter malheur. C’est seulement sur la base d’une croyance populaire que je peux dire du chat noir qu’il porte malheur. Il s’agit là d’une affirmation subjective et arbitraire de ma part. Pourquoi? Parce que si cette affirmation était objective, cela voudrait dire que premièrement ce chat noir existe vraiment de la manière dont il m’apparaît et que deuxièmement il porte malheur. En d’autres termes, cela veut dire que ce chat noir posséderait de manière intrinsèque le don de porter malheur. De ce fait il devrait porter malheur à tous ceux qui se trouvent sur son chemin. Quel triste sort pour ce chat noir.

Chat noir 02 À ce qu’il paraît beaucoup de gens affirment avoir vécu un événement malheureux après avoir rencontré sur leur chemin un chat noir. S’agit-il du même chat ou existe-t-il plusieurs chats noirs qui portent malheur ? Est-ce que certains chats noir portent malheur et d’autres pas? Alors dans ce cas comment les distinguer les uns des autres? Un tel raisonnement est totalement erroné parce qu’il se base sur la perception d’un chat noir existant intrinsèquement. Le chat noir perçu par mon esprit provient d’un écho karmique qui se manifeste dans mon esprit. Celui- ci fait référence à une empreinte karmique laissée par mes actions passées, basée sur une croyance personnelle ou collective présente sur mon esprit. Cette croyance n’a aucune base valide parce que provenant de mon ignorance de saisie du soi.

Comment je comprends le fonctionnement de l’écho karmique. Le karma est la loi de causalité, c’est-à-dire que toute action produit un effet. Ainsi une action produite dans une vie antérieure a engendré la potentialité d’un effet, une empreinte karmique. Lorsqu’un écho karmique se manifeste dans mon esprit, il transforme immédiatement une potentialité correspondante en une expérience. Cette expérience, dont la nature sera tantôt une tendance similaire à la cause, tantôt une expérience similaire à la cause, me fera vivre une situation heureuse ou malheureuse. Dans le cas du chat noir, il s’agit d’une tendance similaire qui fait que chaque fois que je vois un chat noir, je lui impute la caractéristique de « me porter malheur » selon cette croyance erronée qui imprègne mon esprit. De plus, chaque fois que je rencontre la même situation, je renforce ma tendance à recréer une telle situation. Aussi longtemps que, par ignorance, je considère qu’un chat noir qui porte malheur existe vraiment en dehors de mon esprit, je resterai piégé dans ce processus. Mais en méditant sur la vacuité du chat noir qui porte malheur, j’ai la possibilité de casser ce cycle infernal et de cesser de voir partout des chats noirs qui portent malheur.

Réflexion par temps de grippe

grippe-02Quand bien même j’ai pris beaucoup de précautions pour ne pas tomber malade, j’ai fait cette mauvaise rencontre le week-end passé! Ceci m’obligea de rester couvert et de garder le lit tout en me prodiguant les soins appropriés. J’avais donc le temps de méditer et de réfléchir au problème de la souffrance dans le samsara et en particulier à celle de ma grippe.

Ainsi mon corps malade m’amena tout naturellement à la constatation : « J’ai un problème, je suis malade! » En fait cette vision de la situation est incorrecte, car c’est mon corps qui est malade et pas moi. La maladie est le problème de mon corps mais ce n’est pas mon problème. Comment est-il possible d’affirmer cela? Par un simple raisonnement logique. Lorsque je dis « mon corps » cela confirme que je suis le possesseur et que ce corps est le mien. Or possesseur et objet possédé sont par nature des éléments distincts et donc le sens de « J’ai un problème, je suis malade » diffère de sa signification première.
grippe-01En d’autres termes, le fait que mon corps soit malade est perçu négativement par mon esprit et devient mon problème. Mon problème est mon esprit négatif envers le fait que mon corps soit malade. La maladie de mon corps est juste une situation particulière correspondant à une expérience karmique qui vient à maturité. C’est le problème qui affecte mon corps. Mon problème apparaît dès l’instant où mon esprit impute « problème » au fait que mon corps est malade.

grippe-03Certes mon corps malade requiert des soins et des médicaments appropriés et aura peut-être besoin d’une consultation chez le médecin. Tout cela concerne mon corps malade. Ce n’est pas pour autant que je dois créer une souffrance supplémentaire en m’identifiant à la maladie de mon corps. Pourtant, aussi longtemps que je m’identifie à ce corps, je m’identifie également à sa maladie et en conclusion, je souffre doublement. La seule manière de trouver une solution à mon problème consiste à changer mon état d’esprit. En changeant mon état d’esprit, j’arrête t’imputer « problème » sur quoi que ce soit. Bien que la situation extérieure à mon esprit ne change pas instantanément, mon esprit n’a plus de problème avec la dite situation.

Bouddha nous dit que tout est création de l’esprit, la maladie y compris. Comment cela est-il possible? L’expérience d’une maladie est l’effet d’une cause karmique créée dans les vies passées. Ces potentialités, ou graines karmiques sont ensemencées dans notre esprit et viennent à maturité lorsque les causes circonstancielles sont remplies. Cela montre bien que la source de la maladie se trouve au niveau de notre esprit et que si nous voulons abréger ou supprimer la maladie, nous pouvons y contribuer en changeant notre état d’esprit. Il a été vérifié que de deux patients hospitalisés avec la même pathologie, celui qui maintiendra un état d’esprit optimiste accélérera de façon signification sa guérison. Cela ne veut pas dire non plus qu’il suffit d’un changement radical d’état d’esprit pour nous guérir de la maladie, mais cela y contribuera.