Réflexions sur la vacuité

D’après le dictionnaire, la vacuité est définie comme l’état de ce qui est vide. L’aphorisme d’Aristote « la nature a horreur du vide » a traversé les siècles sans rien perdre de sa vigueur. Alors, si nous sommes sur la voie spirituelle, ce n’est pas étonnant que le simple mot vacuité nous plonge d’abord dans une perplexité. Le mot vacuité nous Vacuit-01fait penser à l’absence de quoi que ce soit, à faire le vide dans son esprit. Certains diront que c’est ne penser à rien. Toutes ces descriptions sont loin de ce que vacuité veut dire spirituellement parlant. Dans le livre « Bouddhisme moderne » Guéshé Kelsang Gyatso définit la vacuité de la manière suivante : La vacuité est la manière dont les choses existent réellement. C’est la manière dont les choses existent par opposition à la manière dont elles apparaissent. Nous croyons naturellement que les choses que nous voyons autour de nous, comme par exemple les tables, les chaises et les maisons existent vraiment parce que nous croyons qu’elles existent exactement de la manière dont elles apparaissent. Toutefois, la manière dont les choses apparaissent à nos sens est trompeuse et en contradiction totale avec la manière dont elles existent effectivement.

Bien que la notion de vacuité soit un sujet profond nous pouvons l’aborder en essayant de rompre l’image préconçue de ce monde qui nous apparaît et que nous croyons exister de cette manière. Une manière simple de le faire est de nous servir de l’analogie du rêve. Pour cela, nous devons laisser de côté nos convictions actuelles en contemplant en détail comment un objet devrait exister s’il existe de son propre côté indépendamment de tout autre chose. Nous allons ensuite approfondir notre compréhension à la manière d’un enfant qui a envie d’apprendre à lire et pour qui tout est nouveau. D’après la citation ci-dessus, chaque fois que nous avons la conviction qu’un objet existe en dehors de notre esprit nous nous méprenons. Chaque fois que l’existence d’un objet nous paraît évidente nous nous trompons. Pourquoi? Parce qu’à chaque fois qu’un objet apparaît à notre esprit, si nous nous posons la question : « Est-ce que cet objet existe de son propre côté, de manière intrinsèque? », la réponse est « Non! ».

Vacuit-02Pour étayer cette réponse, prenons par exemple le rêve suivant et essayons de comprendre comment apparaît le monde du rêve. Imaginons que dans notre rêve nous avons soif. Nous nous dirigeons vers le robinet de l’évier de la cuisine, nous prenons un verre dans le buffet au-dessus de l’évier, nous faisons couler de l’eau et remplissons notre verre. Après quoi, nous portons notre verre à notre bouche et nous buvons à petites gorgées cette eau pour apaiser notre soif. Tout au long de cette opération, nous ressentons diverses sensations telles que le bruit de l’eau qui coule, la fraîcheur de l’eau, le poids de celle-ci alors que le verre se remplit, pour finalement avoir la sensation de se désaltérer en buvant cette eau. Durant ce rêve, en aucun moment nous nous posons la question d’où vient le verre? Est-ce qu’il y a vraiment un évier qui existe? D’où vient cette eau qui remplit notre verre? Pas plus que de savoir d’où nous venons, si nous nous asseyons, si nous marchons pour nous diriger vers l’évier. Nous remplissons le verre dans notre main avec de l’eau que nous buvons et c’est tout. Ceci résout le problème de notre soif dans notre rêve.

Au moment de notre réveil, tous les objets de notre rêve cessent d’exister. Nous avons vécu toutes les événements de notre rêve sans bouger de notre lit! Ceci tend à démontrer qu’aussi bien les objets que les sensations de notre rêve n’étaient qu’une projection de notre esprit et que ceux-ci n’ont eu qu’une existence en relation dépendante de notre esprit. Lorsque l’esprit du rêve cesse, le monde de celui-ci cesse également. Transposons maintenant le même scénario dans la vie quotidienne. Si à un moment donné nous avons soif, que faisons-nous? Nous nous déplaçons jusqu’à un évier de notre appartement, nous prenons un verre puis tournons le robinet pour faire couler de l’eau qui remplira notre verre, nous voyons couler l’eau, nous entendons le bruit qu’elle fait. Une fois rempli, nous portons le verre à notre bouche et apprécierons le sentiment d’apaisement de la soif que nous procure cette eau. Alors, du point de vue de l’esprit quelle différence entre les deux situations? Force est de constater qu’il n’y a aucune différence! La manière dont les choses nous apparaissent ne correspond pas à la manière dont elles existent réellement. Ceci nous incite à aller voir comment les choses existent par une investigation basée sur la sagesse.

Pourtant, il doit bien y avoir une explication. Celle-ci, nous dit Guéshé Kelsang Gyatso dans son livre « Un Bouddhisme moderne » est à rechercher du côté de l’objet puisque dans les deux cas c’est apparemment le même esprit qui en fait l’expérience. Deux manières s’offrent à nous : la manière conventionnelle et la manière ultime. Nous désignons les choses par un simple nom que nous imputons à l’objet qui nous apparaît. Dans la situation évoquée, un verre, un évier, un robinet et ainsi de suite et nous n’allons pas plus loin que ce simple nom qui fonctionne très bien d’ailleurs. Pour comprendre la manière ultime de l’existence des choses, nous devons procéder Vacuit-03d’une manière plus scientifique. Ainsi, par exemple pour le robinet. Il s’agit d’un assemblage de pièces, les unes en plastique, d’autres en laiton chromé ou en acier inoxydable qui, assemblée d’une certaine manière produisent un robinet. Le nom générique robinet désigne l’ensemble de ses parties et s’adresse à tous les robinets existants sur cette planète.

Mais si nous insistons dans notre recherche afin de trouver le robinet qui existe de manière intrinsèque, de son propre côté, nous démontons celui-ci pièce par pièce jusqu’à avoir un certain nombre de pièces qui, prises séparément ne sont pas le robinet. À chacune de ces pièces, nous pouvons donner un nom spécifique différent du nom robinet. Si le robinet existait de son propre côté, nous devrions le percevoir en dehors de ses parties puisque celles-ci ne sont pas le robinet. Or, il n’y a rien qui ressemble à un robinet en dehors de ses parties. En dehors de toutes ces pièces que nous avons devant nous, il n’y a pas de robinet. En d’autres termes, le robinet n’existe pas de son propre côté, il n’existe qu’en relation dépendante de ses parties. Si maintenant, nous supposons que nous n’avons jamais démonté un robinet de notre vie et nous sommes en présence des mêmes pièces qu’auparavant nous serons bien empruntés de dire qu’il s’agit des pièces qui, une fois assemblées constitueront un robinet. En d’autres termes, le robinet existe qu’en dépendance de l’esprit qui observe les pièces détachées de ce dernier. Ainsi, en faisant une recherche de manière ultime nous arrivons à la conclusion que le robinet n’existe pas de son propre côté, mais que ce qui nous apparaît est la vacuité du robinet.

Rédigé et compilé d’après mes notes prises lors d’un enseignement sur « S’entraîner à la bodhitchitta ultime » reçu au Centre Atisha de Genève en 2014.
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4 commentaires sur “Réflexions sur la vacuité”

  1. Peut on aussi utiliser le même raisonnement pour la souffrance ? Si oui, pouvez vous m’indiquer le type de raisonnement que l’on peut appliquer pour montrer que la souffrance n’existe pas de son propre côté? Si non pourquoi?
    Merci

    1. Oui parfaitement. Vous pouvez appliquer le même raisonnement. Si vous rêvez, par exemple, que vous êtes victime d’un accident et que avez une blessure qui vous fait souffrir, que devient la souffrance lorsque vous vous réveillez ? La souffrance, si elle existait de son propre côté, elle ne pourrait jamais cesser, parce que indépendante de nous, nous n’aurions aucune moyen de la faire cesser. Pourquoi notre souffrance à l’état de veille ne cesse-t-elle pas ? Parce que nous avons des agrégats contaminés et que par attachement nous nous identifions à notre souffrance. La souffrance est un état d’esprit qui s’identifie à celle-ci. Bonne méditation.

      1. Merci pour votre réponse pertinente, mais mon interrogation se porte plutôt sur comment faire une recherche ultime de la souffrance par l’intellect a l’instar de l’exemple du robinet que vous cherchez dans le parties dont vous avez fait une démonstration dans la dernière partie de votre texte ? Est il possible de la chercher ainsi dans ses parties et comment raisonner alors ?

      2. Merci de votre intérêt pour le sujet. Avant de vous répondre je voudrais préciser que le propos de ce blog n’est pas d’ouvrir le débat sur nos interrogations concernant notre voie spirituelle. Ceci dit, la souffrance est un objet subtil qui est la conséquence du dysfonctionnement de nos agrégats humains contaminés par le poison de nos perturbations mentales. Elles-mêmes résultent à leur tour du mûrissement de notre karma. La souffrance est donc un symptôme dont nous devons en rechercher la cause. Ainsi, tant que nous essayons de comprendre l’existence de la souffrance à l’aide de notre intellect, nous rencontrons un obstacle majeur, celui de l’ignorance de la saisie d’un soi. Celle-ci nous persuade qu’il y a vraiment une souffrance en dehors de notre esprit. La compréhension de l’objet subtil la souffrance échappe totalement au raisonnement rationnel de notre cerveau. Et tant que nous ne choisissons pas ce changement de paradigme pour dépasser notre ignorance, notre compréhension restera confuse et incomplète. Seule une compréhension de la vacuité nous amènera à cette compréhension.

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